Visiter un cimetière, en voilà une activité morbide diront certains après avoir vu mes photos sur Instagram. A l’heure où les autorités belges interdisent les voyages à l’étranger pour cause de pandémie, dans un pays où la densité de population est une des plus élevées au monde et où une population désoeuvrée et confinée découvre les joies de la randonnée, je me suis mise à la recherche d’un havre de paix, loin des foules pour m’échapper seule un après-midi d’hiver ensoleillé. J’ai ainsi poussé les portes du cimetière désaffecté du Dieweg dans les faubourgs de la capitale de l’Europe, au coeur d’Uccle.

Premières impressions
Guidée par une envie de prendre l’air en cette fin d’hiver, je n’avais pas vraiment préparé ma visite au préalable. Je savais juste qu’il s’agissait d’un cimetière où la nature avait repris ses droits et où il était possible de se promener. J’avais aussi lu quelque part que l’endroit abritait la dernière demeure de Hergé. L’endroit m’apparaissait à la fois fantasmagorique, spirituel et romantique, avec un petit côté effrayant vu l’abandon affiché du site. En poussant la porte, j’ai été accueillie par trois jardiniers qui m’ont tout de suite proposé de me guider à travers les allées. Ce que j’ai tout de suite décliné n’ayant pas de but précis et souhaitant juste partir à la découverte de l’endroit avec mon nouvel appareil photo soigneusement rangé dans mon sac. Le cimetière s’étend en pente douce entre différentes allées centrales verticales et horizontales, recoupées par des petites allées. Si dans un premier temps, je me suis limitée à l’allée centrale, mon attention a vite été attirée par les allées de traverses plus intimistes et ombragées en cette fin d’après-midi ensoleillée. A part trois visiteurs et les jardiniers, j’avais le cimetière pour moi. Les feuilles mortes de l’automne crissaient sous mes pieds tandis que je déambulais au gré du hasard entre les tombes.




Mes pas se sont portés un peu naturellement vers la seule tombe fléchée du cimetière à savoir celle de l’auteur belge de bandes dessinées, Hergé, le père du célèbre Tintin. Habitant le quartier, celui-ci a bénéficié d’une dérogation pour pouvoir être enterré ici en 1983.

La date manquante à côté du nom de sa seconde épouse indique qu’elle est toujours vivante mais qu’elle le rejoindra un jour.
Un peu d’histoire …
L’existence du cimetière trouve sa source dans les querelles entre laïcs et catholiques au milieu du XIXème siècle. Le cimetière ouvre ses portes en 1866 suite à la décision du gouvernement de l’époque de confier la gestion des sépultures, non plus aux fabriques d’église mais aux communes et d’ouvrir les nécropoles à toutes les confessions. Les préoccupations hygiénistes et une large épidémie de choléra qui a décimé la population bruxelloise ont également joué un rôle dans la décision. Le cimetière connaîtra une croissance rapide en profitant de la fermeture des deux cimetières catholiques locaux et du transfert des sépultures qui s’y trouvaient vers la nouvelle nécropole.
Le cimetière civil accueillera également dès 1877 les défunts de la communauté juive bruxelloise sans qu’il s’agisse d’un cimetière confessionnel. Si l’accueil des défunts juifs a permis de renflouer les caisses communales (les personnes extérieures à la commune payaient en effet plus cher le droit à une concession à perpétuité), cela a également offert un lieu permettant à la communauté juive d’exercer son culte sans contrainte.
Tombé en désuétude après la seconde guerre mondiale, le cimetière a été désaffecté en 1958. A cette époque, on y recensait environ 38.000 défunts. Les concessions étant accordées à perpétuité, les sépultures sont restées tout en tombant dans l’oubli et ont, faute d’entretien régulier par les familles des défunts, peu à peu été envahies par la végétation.
Le classement du site en 1993 garantit néanmoins un entretien minimum et devrait être de nature à perpétuer l’existence de ce site hors du commun.
Les vestiges d’un passé diversifié
Même s’il n’est resté en fonction que pendant moins d’un siècle, le lieu abrite les traces de différents mouvements d’art et d’architecture funéraires de la moitié du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale. Contrairement à d’autres lieux de sépulture, je n’ai toutefois pas eu le sentiment de pouvoir suivre l’histoire des soubresauts de l’histoire comme je l’avais ressenti dans certains cimetières allemands.
Aux détours des allées, on retrouve les différents mouvements de l’architecture funéraire du milieu du 19ème à la deuxième guerre mondiale allant du néo-classicisme au néo-gothique en passant par l’art nouveau et l’art déco.




En tant que cimetière bourgeois non confessionnel, il a aussi la particularité de rassembler des tombes catholiques mais également juives ou laïques.

A côté des chapelles et monuments imposants, on trouve aussi des vestiges plus modestes comme des anciennes croix en fonte, des statuettes ou encore des photographies en porcelaine des disparus, aspirant à ne pas sombrer dans l’oubli à défaut d’une vie éternelle.





La partie la plus intéressante se trouve au fond du cimetière qui s’étire en pente douce et est constituée des sépultures juives ashkénazes. Le dépaysement est immédiat lorsqu’on parcourt les inscriptions des lieux de naissance des défunts qui reflètent la diversité de la diaspora juive d’avant-guerre. C’est également la section où le reboisement est le plus intense et végétation est la plus touffue. Cela s’explique partiellement par la tradition orthodoxe juive de laisser la végétation s’étendre parmi les tombes mais également par les ravages de la seconde guerre mondiale au sein de la communauté juive.



Quand la nature reprend ses droits
Désaffecté en 1958, le cimetière est peu à peu retourné à la nature. Si les allées centrales restent entretenues, les tombes individuelles ont été délaissées avec le temps et l’absence d’héritiers qui prennent soin des concessions accordées à perpétuité. L’endroit est connu pour la diversité de sa faune et de sa flore. On y trouve un grand nombre d’arbustes persistants mais également des lierres ou des mousses qui envahissent peu à peu l’espace et recouvrent les tombes. Les renards mais également les oiseaux ou les abeilles y ont trouvé refuge. Mes déambulations dans les allées de traverses ont ainsi dérangé un grand nombre de volatiles qui ont pris leur envol en m’entendant arriver.



Les deux heures que j’ai consacrées à la visite de l’endroit ne m’ont pas permis d’en faire le tour. L’ambiance doit également certainement varier en fonction des saisons. Je me suis en tout cas promise d’y retourner à l’automne ou un jour de brume. Si certaines allées peuvent laisser un sentiment de malaise avec leurs tombes délabrées partiellement éventrées par les lierres et les arbustes, l’ensemble m’a laissé un sentiment de calme, de paix intérieure comme on peut en ressentir quand on est en contact avec la nature dans un endroit hors du temps. Un endroit parfait pour l’introspection et la méditation sur la nature humaine et le temps qui passe.

En pratique
Le cimetière est ouvert du lundi au samedi de 8H30 à 16H00 (16h30 le samedi). Accès libre. Personnellement, j’avais fait le choix de ne pas préparer ma visite mais si vous souhaitez ne manquez aucune tombe célèbre, le plan est ici. Sinon, la seule tombe fléchée est celle de Hergé. Le jour de ma visite, les jardiniers qui entretiennent les allées m’ont également proposé de me guider.
Un parking devant l’entrée permet de se garer facilement. On y accède depuis le centre ou le haut de la ville par le tram 92, direction Fort Jaco (arrêt Dieweg). La gare ferroviaire d’Uccle-Calevoet se trouve à un petit quart d’heure à pied.
